Histoire / Confronter deux documents, L’Aurore et Psst

Confronter deux documents aux points de vue opposés.

L’affaire Dreyfus est un conflit social et politique majeur de la Troisième République survenu à la fin du xixe siècle, autour de l’accusation de trahison faite au capitaine Alfred Dreyfus, français d’origine alsacienne et de confession juive. En effet, la décision prise par le conseil de guerre sera sévère pour ne pas donner une image trop laxiste envers les juifs. Dreyfus sera finalement innocenté. Cette affaire a bouleversé la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906, la divisant profondément et durablement en deux camps opposés, les « dreyfusards » partisans de l’innocence de Dreyfus, et les « antidreyfusards » partisans de sa culpabilité.
Les journaux révèlent puis alimentent l’affaire Dreyfus dès 1894. Les intellectuels dreyfusards et antidreyfusards s’affrontent dans la presse d’opinion. Ils y avancent preuves et arguments et cherchent à mobiliser les français. L’affaire Dreyfus est une crise politique où la presse joue un rôle décisif.

Le premier document, prenant parti pour Dreyfus est la une du journal l’Aurore datée du 13 janvier 1898. Il s’agit d’un ancien quotidien français à tendance républicaine créé par Ernest Vaughan. L’Aurore est un journal «littéraire, artistique et social». Dès sa création en octobre 1897, L’Aurore prit le parti de Dreyfus et devint le principal porte-parole du camp dreyfusard. Outre Georges Clemenceau, Émile Zola joua un rôle clef dans cette prise de position appuyée par la Ligue des droits de l’homme créée pendant l’Affaire. L’Aurore publie notamment, le 13 janvier 1898, l’article J’accuse…! d’Emile Zola, écrivain et journaliste français du XIXème siècle. C’est cet article qui lance l’affaire Dreyfus. Il est rédigé sous la forme d’une lettre ouverte au Président de la République française, Félix Faure. « J’accuse…! » porta les tirages à plus de 300 000 exemplaires, alors que jusque là, ils n’étaient que de l’ordre de 20 000 à 30 000. Il y évoque une erreur judiciaire et une grande injustice à l’encontre d’un officier innocent.
Le second document est quand à lui la une de l’hebdomadaire Psst…! paru le 23 juillet 1898. Il s’agit d’un journal uniquement composé de caricatures qui apparait en opposition à la presse dreyfusarde. Face à cette France qui est plus que jamais coupée en deux, les caricaturistes sont, eux aussi, divisés. Deux des plus célèbres, Forain et Caran d’Ache, entreprennent de publier ce journal afin de défendre l’honneur de l’armée qui, pour eux, se confond avec celui de la France.

Ces deux journaux sont vendus dans la rue à la criée et traitent de l’affaire Dreyfus selon des points de vue différents. De plus, ils cherchent à convaincre et mobiliser l’opinion. Ces deux journaux font partie de la presse d’opinion, engagée, qui défend des valeurs et des idéaux en participant au débat politique.  Nous pouvons donc nous demander, quel est le rôle de la presse et des journalistes sur l’opinion publique durant l’Affaire Dreyfus ? Tout d’abord nous étudierons la manière dont ces deux journaux tentent d’attirer l’attention des lecteurs. Enfin, nous étudierons les méthodes et les objectifs de ces deux journaux pour défendre leurs opinions.

Commençons par évoquer la manière dont ces deux journaux cherchent à attirer l’attention du lectorat. Nous pouvons remarquer que la composition de la une est très importante et permet d’intéresser le lecteur. En cela, elle est fortement étudié. Le titre du document 1, mit en avant de par sa taille, a été trouvé par Clémenceau. L’article s’annonce donc comme un réquisitoire d’Emile Zola, dans lequel il demande une juste application de la loi. Présenté sous la forme d’une lettre ouverte destinée au Président de la République de l’époque, cet article est destiné à faire scandale. Les anti-dreyfusards publient quant à eux en réaction à « J’accuse…! » un périodique antisémite, le titre choisi est « psst…! ». Une interjection qui, reprenant les artifices typographiques de « J’accuse… ! », accentue le mépris dans la réplique et qui veut signifier la divulgation de faits dissimulés.

De plus, il est important de noter que la une d’un journal doit pouvoir se lire facilement d’assez loin sur des affiches et surtout pouvoir se crier dans la rue. La composition typographique en a été particulièrement soignée. Les deux majuscules initiales et les trois points de suspension suivis d’un point d’exclamation renforcent l’aspect dramatique de la proclamation. L’article réussit a attirer l’attention du public puisque « J’accuse…! » porta les tirages à plus de 300 000 exemplaires, alors que jusque là, ils n’étaient que de l’ordre de 20 000 à 30 000. De plus, Zola est un grand écrivain français donc son texte long est d’une qualité littéraire indéniable. En opposition, Psst…! utilise la caricature et donc la lecture spontanée pour séduire les lecteurs. Ce dessin montre un stéréotype juif comme se l’imagine les antisémites qui porte le masque d’Emile Zola. Derrière lui, un homme portant un casque à pointe prussien représentant un soldat allemand, ennemi de la France, aide à mettre le masque. Le but de cette une est de discréditer Emile Zola en le faisant passer pour un pion au service des juifs et de l’Allemagne.

Nous pouvons remarquer que ces deux journaux utilisent ouvertement des propos diffamatoires afin de choquer et ainsi faire vendre. En effet, sous la IIIème République grâce à la loi promulguant la fin de la censure en 1881, la presse est devenue libre. Celle-ci devient alors le premier média de masse grâce à la généralisation de l’instruction primaire qui élargit le lectorat mais aussi grâce aux progrès techniques permettant une meilleure réalisation et distribution de la presse. C’est alors qu’apparaît la presse d’opinion, qui permet aux tendances politiques de s’exprimer. L’Aurore était un journal républicain, qui croit en l’innocence de Dreyfus. Il place les droits de l’homme au-dessus de la raison d’Etat. Alors que Psst…! est un journal d’extrême droite, ouvertement antisémite et par conséquent profondément antidreyfusard. Le journal est  convaincu de sa culpabilité et refuse de remettre en cause la justice militaire. La presse d’information se veut être plus neutre et est diffusée massivement. Elle défend la révision et pense qu’un nouveau procès et souhaitable, sans prendre parti. Comme par exemple Le Petit Parisien , tiré à 1 400 000 exemplaires ou encore Le Petit Journal, tiré quant à lui à 835 000 exemplaires. Lorsque « J’accuse.! » a été publié, 87% des français étaient antidreyfusards tandis que 8% étaient dreyfusards. Cet article est donc sorti à un moment où les français n’étaient pas d’accord avec les positions défendues par Emile Zola. Cependant, durant l’été 1898, quelques mois après la parution de « J’accuse…! », les mentalités ont changé. Le taux d’antidreyfusards a perdu 34 points d’opinions favorable alors que le taux de dreyfusard a pratiquement était multiplié par 7.

C’est à cette période que paraît la une  de « Psst…! » dont le but est de ramener les français à croire à la thèse antidreyfusarde. La presse permet donc le débat démocratique et l’expression de l’opinion publique, dont l’Etat doit tenir compte pour gouverner. Elle influence aussi l’opinion publique. Beaucoup d’hommes politiques sont aussi des journalistes comme Clémenceau, Jaurès ou Drumont. Ils jouent un rôle décisif dans les crises politiques comme l’affaire Dreyfus. C’est la presse qui révèle l’affaire et poursuit l’enquête. Dreyfus finira d’ailleurs par être gracié par le Président de la république durant l’été 1899. C’est dans la presse que les deux camps s’affrontent et mobilisent l’opinion.  Ces deux documents nous permettent de le constater.

Enfin, nous pouvons considérer que l’article d’Emile Zola est une première puisque c’est cet article qui lance l’affaire Dreyfus. De plus, Emile Zola, s’exprime en son nom et clame son opinion en accusant nommément trois officiers supérieurs de l’armée française d’avoir injustement accusé un innocent. Le second article est quant à lui apparu durant la période de révision de l’affaire Dreyfus. Il s’agit d’une caricature diffamatoire comme il en existait de nombreuses à l’époque. Il ne s’agit donc pas d’un fait novateur.
Abordons maintenant, les méthodes qu’emploient ces journaux afin de défendre leurs opinions et d’atteindre leurs objectifs.
L’affaire Dreyfus nous a montré la forte implication des journaux ainsi que le risque qu’un journalisme sans déontologie peut faire courir à la démocratie. La déontologie c’est l’ensemble des règles éthiques qui doivent guider une profession. Les journalistes par exemple se doivent de dire la vérité, de respecter le lecteur et d’être indépendant à l’égard des pouvoirs politiques et économiques. Les individus qui prennent part au débat sont qualifiés d’intellectuels. Il s’agit d’écrivains comme Zola, de savants ou d’artistes comme Forain, qui s’engagent dans le débat politique pour faire part de leurs analyses, défendre leurs valeurs et éclairer l’opinion. C’est durant l’affaire Dreyfus que se diffuse le terme «intellectuel». Ces individus sont vivement pris à partie par journaux interposés comme Emile Zola, c’est ce que nous montre le document 2. Dreyfus est lui aussi violemment prit à partie par certains journaux. En effet, il est qualifié de traitre oeuvrant à la solde de la Prusse, ou il est aussi comparé à Judas. Cette affaire est une occasion inespérée pour la presse antisémite qui déclare depuis des années que les juifs ne sont pas des gens digne de confiance.
A la fin de son article, Emile Zola déclare «Et c’est volontairement que je m’expose.». Son objectif est en effet, au travers d’un pamphlet contestant cette décision de justice au nom de valeurs universelles, d’exposer publiquement son opinion, afin de comparaître aux assises pour qu’un nouveau procès, plus indépendant, puisse se dérouler. Par des accusations publiques et nominatives, par voie de presse, de dix acteurs de l’affaire Dreyfus, dont le ministre de la Guerre et le chef d’état-major de l’armée, le romancier sait qu’il se met sous le coup de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, comme il l’écrit à la fin de son texte. La diffamation d’un fonctionnaire de l’État relève en effet des assises. Par là, Zola compte refaire le procès Dreyfus, mais jugé cette fois par un jury populaire indépendant du pouvoir militaire. Zola n’hésite donc pas à se faire poursuivre en justice afin de médiatiser l’affaire en faveur de Dreyfus. Il sera condamné au maximum de la peine et devra s’exiler à Londres. Mais le procès, qui a duré plus de deux semaines, a permis de montrer les failles de l’accusation contre Alfred Dreyfus et mène, quelques mois plus tard, au processus de révision de l’affaire de cet officier.

Le journal Psst…! cherche au contraire à discréditer les dreyfusard en les associant à un complot tramé par les juifs et les prussiens. Forain cherche donc à faire naître le doute dans l’esprit des français face aux propos d’Emile Zola. La presse est financée par les milieux d’affaire et elle reflète le plus souvent le point de vue des dirigeants. La corruption y est donc fréquente comme le révèle en 1892 le scandale de Panama. Des lobbies ou des réseaux d’influence agissent donc souvent pour financer cette presse.
De plus, nous pouvons remarquer que les dreyfusards organisent leur combat dans la presse en soulignant le manque de preuves solides des antidreyfusards mais aussi en mettant à jour la corruption dans l’affaire Esterhazy. En effet, le véritable traître est finalement officiellement identifié en novembre 1897 : c’est le commandant Walsin Esterházy. Devant le risque d’une contestation populaire et d’un retour de l’affaire sur le devant de la scène, les militaires qui ont fait condamner Dreyfus s’organisent afin que leurs irrégularités ne soient pas exposées publiquement. Pourtant, le lieutenant-colonel Georges Picquart, chef du service des renseignements militaires, avait découvert l’identité du véritable traître dès 1896. Mais il est limogé par l’état-major qui se livre à des manœuvres de protection du véritable coupable, afin de maintenir Dreyfus en prison. Finalement, l’état-major de l’armée décide en retour de faire comparaître le commandant Esterházy en Conseil de guerre, où il est acquitté à l’unanimité le 11 janvier 1898.

Pour conclure, nous pouvons constater que la presse possède un grand pouvoir  d’influence sur l’opinion public. Le rôle central joué par la presse et l’édition dans l’affaire Dreyfus est illustré par le symbole de l’engagement journalistique qu’est «J’accuse…!» d ‘Émile Zola. L’affaire Dreyfus est en effet le premier événement surmédiatisé en France. Des milliers de publications ont littéralement fait l’opinion. Cette presse libre et pléthorique se développe grâce aux acquis de la République au travers, notamment, de la loi de 1881 sur la presse. Elle profite aussi des progrès technologiques de la seconde moitié du XIXe siècle. Elle pèse très directement sur le déroulement de l’affaire Dreyfus au travers de campagnes parfois violentes et d’articles souvent sensationnels.
La réhabilitation de Dreyfus s’est faite en plusieurs étapes et en partie grâce à l’article «J’accuse…!» écrit par Emile Zola. La source de son combat est à rechercher dans la tradition d’engagement politique de l’intellectuel, illustrée avant lui, et notamment, par Voltaire et l’affaire Calas au XVIIIe siècle ou encore par Victor Hugo, dont l’affrontement avec Louis Napoléon Bonaparte est resté dans les mémoires. Contrairement à une idée reçue selon laquelle l’article de Zola a reçu un accueil très favorable de la part de ses lecteurs, Zola doit faire face à une hostilité quasi générale dès le premier jour de sa publication. Dans le camp anti-dreyfusard, c’est la stupeur, mêlée de furie vindicative qui suit la publication de l’article. Ces réactions violentes cachent mal le malaise que le coup porté par Zola ne manque pas d’installer. C’est pourquoi le journal Psst…! se sert du personnage de Zola dans sa caricature. Que ce soit dans les cercles politiques, artistiques et littéraires, universitaires, journalistiques ou militaires, les attaques directes de Zola contre les pouvoirs publics et l’Armée ont choqué ses contemporains. Seule une minorité salue l’action de l’écrivain. La seconde « affaire Dreyfus », celle qui va passionner les foules pendant plusieurs années, vient de commencer. L’affaire Dreyfus devient « l’Affaire » tout court, c’est-à-dire non plus une simple problématique autour de la question judiciaire, mais un véritable affrontement politique et social.

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